La gestion du Covid-19 sur fond de pauvreté

Article : La gestion du Covid-19 sur fond de pauvreté
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17 avril 2020

La gestion du Covid-19 sur fond de pauvreté

Parmi les maux qui gangrènent le management africain, les imprévus, les écarts entre prévisions et réalisations, le manque de traçabilité et de transparence dans les opérations et surtout la concentration du pouvoir occupent une position remarquable.

Les pratiques professionnelles sont souvent influencées par des croyances irrationnelles, le rapport entre les Hommes, un processus décisionnel basé sur des consensus plutôt que sur une confrontation d’idées et un mauvais rapport au temps causant d’énormes dysfonctionnement voire la faillites de certaines entreprises. Souvent critiqué en comparaison au management occidental, Aujourd’hui c’est le management africain qui est mis à l’épreuve du Covid-19 afin d’assurer au continent non seulement une sortie de crise mais surtout un après-crise sans trouble.

La recherche des voies et moyens pour contenir la pandémie est au cœur de toutes les actions. L’implication active des toutes les couches de la société anime les activités de sensibilisation et d’éradication de la pandémie. Interdictions de rassemblements, réduction de la mobilité, fermeture des marchés, couvre-feux et autres mesures draconiennes sont au rendez vous dans beaucoup de villes africaines. Face à ces décisions, de plus en plus de voix s’élèvent pour s’interroger sur la pertinence des mesures prises et surtout sur ce que nous réserve l’après Covid-19. Selon Imran Khan, Premier ministre du Pakistan, « mettre les villes à l’arrêt sauvera certes [des gens] du coronavirus, mais ces mêmes personnes seront alors en proie à la famine ». Dans plusieurs pays l’on peut voir sans ambiguïté les difficultés à appliquer ces mesures qui selon les dirigeants ne seront jamais assez efficaces pour stopper la progression du Covid-19.

Vivre au jour le jour

Vivre au jour le jour est la réalité la plus frappante dans beaucoup de pays africains. Avec des entreprises qui ferment peu à peu, des millions de travailleurs sont renvoyés à la maison sans espoir de revoir leur emploi. Des chiffres officiels montrent que 85,8% des emplois en Afrique sont informels et n’offrent pas de garantie suffisante à l’employé, ni de droit à des indemnités en cas de maladie ou de licenciement. Au Sénégal le secteur informel représente 41,6% du PIB et emploie environ 48,8% de la population active occupée.

Alors qu’un arrêté du Président Macky Sall met en garde contre le licenciement, on s’interroge encore sur l’application de cette mesure dans un pays ou le jeu du chat et de la souris entre les employeurs et les inspecteurs du travail est récurrent. S’abstenir de présenter un contrat à l’employé et se contenter d’un contrat verbal qui voile le fond de la relation entre les deux parties est une pratique qui on le sait très bien donne aucune possibilité à l’employé de faire prévaloir ses droits en cas de rupture du contrat. Même constat au Tchad ou la population doit se plier à un couvre-feu sans électricité dans les foyers et des décisions draconienne qui ne favoriserait que le recul social et économique et la souffrance d’une population qui vit sous le seuil de la pauvreté.

De toute évidence, il faut reconnaître que malgré le lot de mesure d’accompagnement initié par les dirigeants, l’impact économique et social du Covid-19 en terme de perte d’emplois, faillite des entreprises et récession économique parait inévitable. Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), 25 millions d’emplois pourraient être perdus, la perte de revenus pour la main-d’œuvre serait estimée à 3 400 milliards de dollars. Selon un rapport de Oxfam du 9 avril 2020, « de nouvelles analyses révèlent que la crise économique provoquée par le coronavirus pourrait précipiter plus d’un demi milliard de personnes dans la pauvreté, à moins que des mesures drastiques ne soient prises de toute urgence. […] Si elle n’est pas maîtrisée, cette crise provoquera d’immenses souffrances du fait de l’exploitation des inégalités extrêmes entre personnes riches et pauvres, entre nations riches et pauvres, et entre hommes et femmes ».

Un problème de souveraineté

La traçabilité des cas suspects, le dispositif de test et le traitement du virus constituent à ce jour des éléments permettant d’évaluer la force des pays dans la gestion de la pandémie mais surtout un moyen de justifier à terme de la bonne gestion des dons et aides reçus qui se présentent sous forment d’appuis financier, logistique et technique de la part des institutions et personnalités nationales et internationales.

Les chiffres en terme de dons et d’aides pour faire face au virus sont sans précédents et témoignent sans doute du niveau de solidarité des Hommes face à un ennemi commun. En dépit de cette mobilisation sans précédent pour faire face au virus, dire qu’il existe une partie sombre de la gestion de cette crise n’est pas sans raison. Une partie sombre qui, à l’instar d’un iceberg a été dévoilé aux yeux du monde entier dans le débat sur la chloroquine, le retard dans la découverte d’un virus, des déclarations singulières sur la vulnérabilité de l’Afrique face au virus et récemment l’utilisation du Rivotril.

L’Afrique, plongée dans un suivisme feutré d’une pluie de don venant de partout, remet une fois de plus sur la table des discussion sa souveraineté. Cette souveraineté que l’on a vu animer les récents débats sur le Franc CFA. L’Afrique doit s’assumer, la gestion de l’Afrique doit revenir aux Africains, …. autant de déclarations qui rappellent encore les confrontations entre partisans et non partisans de la monnaie dite coloniale. Des déclarations qui restent encore d’actualité face au besoin de moyens financiers, matériels et intellectuels dont a besoin le continent pour faire face à la crise sanitaire.

Le Covid-19 touchera d’abord les plus démunis

La gestion des crises comme la démontré la gestion du virus à Ebola et de plusieurs autres crises a mis en lumière plusieurs failles du management Africain qui ne saurait passer inaperçu face à l’amateurisme de certains dirigeants. Avec des décisions qui réduisent les populations à la mendicité, des démarches dopées de formalisme, un détournement de la crise à des fins politiques et une gestion tactique plutôt que stratégique, la gestion actuelle de la crise semble ne pas sortir du schéma habituel. Un schéma qui permet de s’interroger sur la capacité de certains pays à s’assumer face au Covid 19.

La pauvreté dans laquelle vit une grande partie de la population Africaine, le chômage des jeunes, les maladies récurrentes comme le paludisme devraient attendre voire apparaître le Covid-19 pour voir la force de mobilisation des Hommes et des institutions face à un mal. La lutte contre la pandémie qui à bien des égards s’opère actuellement sur fond de compétition donne un silence froid à la lutte contre des maladies et des maux comme la pauvreté, la malnutrition, la maltraitance des enfants, la violence faite aux femmes, la corruption, le terrorisme, etc. On est tenté face aux discours « milliardesque » des chefs d’entreprises, artistes et hommes politiques de croire qu’on est bien plus riches qu’on croyait. L’heure est pour les pauvres et les démunis de s’interroger sur la différence entre Covid-19 et pauvreté.

Selon l’artiste Madona qui fait un don d’un million de dollars pour la recherche d’un vaccin, le Covid-19 est « le grand égaliseur », il nous rend tous égaux à bien des égards. Dans un décor et une posture assez étrange, la différence entre le Covid-19 et la pauvreté donne lieu à plusieurs interrogations dont l’essentiel se concentre sur la différence entre le riche et le pauvre, surtout en cette période. Il est d’ailleurs légitime de s’interroger sur la place qu’occupe l’empathie, la conscience morale et politique dans le combat contre le Covid-19 car, être nue dans un bain rempli de pétales de rose et évoquer l’égalité entre le riche et le pauvre dans cette crise, comme ce tableau familier du riche contemplant son voisin pauvre du haut de son immeuble que nous présente la vie quotidienne, c’est la plus grande tromperie de l’humanité.

« Plaindre les malheureux n’est pas contre la concupiscence, au contraire, on est bien aise d’avoir à rendre ce témoignage d’amitié et à s’attirer la réputation de tendresse, sans rien donner. » (Bloom Paul, 2016)

En Afrique, les inégalités sociales constituent les traits caractéristiques d’une société plongée dans la corruption et la mauvaise gouvernance. Les inégalités sociales remarquables dans beaucoup de pays permettent également de déplorer le contexte chaotique dans le quel s’opère la lutte contre Covid-19. L’expression « Cabris Mort n’a pas peur du couteau » trouve toute sa signification dans le désarroi qu’affichent chaque jour les populations pour subvenir à leurs besoins quotidiens face aux mesures de gestion de la crise.

Des inégalités plus fortes après la crise ?

Les chiffres pharaoniques à l’allure de promesse de campagne qui animent les débats des dirigeants africains aujourd’hui dans la gestion du Covid-19 passent comme le présage d’un chaos politique, économique et social auquel nul ne pourra échapper. Prise en charge des charges sociales des ménages à faibles revenus, allègement fiscal pour les entreprises, utilisation des salaires des ministres pour lutter contre le virus sont entre autres des mesures qui laissent encore perplexes les pauvres qui s’interrogent encore sur le mécanisme mis en place pour leur permettre de bénéficier de ces mesures d’accompagnement.

Avec plus de 60% de la population vivant dans l’extrême pauvreté, les premières images des opérations de distribution des vivres dans certaines villes montrent des scènes de désolation qui démontrent à quel point la lutte contre le Covid-19 est intimement liée aux besoins primaires des populations. Besoins que très peu de dirigeants ont réussi à résoudre à ce jour. Compter sur les aides extérieures pour résoudre ces besoins primaires qui constituent d’ailleurs l’essentiel des besoins actuels sur le continent serait la preuve du lamentable échec du management africain pour hisser le continent sur les railles du développement depuis les indépendances.

Pour financer ces mesures d’accompagnement plusieurs voix s’élèvent pour proposer la suspension et l’annulation des dettes, la création monétaire, l’augmentation de l’aide, l’instauration des impôts de solidarité d’urgence. Des mesures dont l’objectif principal est sans doute la préservation du niveau de vie des populations. Autrement dit, veiller au maintien sinon à l’amélioration du niveau de vie des démunies et des pauvres de façon générale dans la lutte contre le Covid-19. La question de la légitimité de la dette de l’Afrique peut refaire surface pour s’interroger sur la pertinence de ces mesures qui ont plutôt démontrer le laxisme de nos dirigeants face aux dons et aux aides.

Le management africain est à l’épreuve de la transparence, de la conscience morale et politique et surtout de l’équité pour non seulement éradiquer la pandémie mais aussi préserver le niveau de vie des population après cette crise. Ce qui relève malheureusement d’un grand exercice au quel ont échoué beaucoup de nos dirigeants est aussi selon le rapport d’Oxfam le seul moyen d’épargner au continent une aggravation des inégalités sociales, un recul de 30 ans en arrière dans certains milieux vulnérables et une accentuation de la pauvreté.


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